Jean-Louis Subileau :
« L’urbanisme est éminemment politique »

En 40 ans de carrière, l’urbaniste Jean-Louis Subileau a été responsable d’études urbaines, maître d’ouvrage, mandataire, assistant à maître d’ouvrage, consultant… Grand prix de l’urbanisme en 2001, le fondateur de « Une Fabrique de la Ville » conçoit l’urbanisme comme une question éminemment politique, et la ville comme une œuvre transversale et collective. Pour « Rendez-vous avec la Ville », il revient sur les défis que doivent relever les territoires en renaissance, et notamment le Bassin Minier.

Jean-Louis Subileau, vous êtes l’auteur du rapport qui préfigurait le « contrat d’engagement pour le renouveau du Bassin minier », signé par Bernard Cazeneuve en mars 2017. Que devient ce contrat ?

Mon rapport soulignait l’urgence sociale dans laquelle se trouve le Bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais. Une délégation interministérielle a été constituée sur la base de l’ERBM (Engagement pour la rénovation du Bassin Minier), mais j’aurais souhaité que cela aille plus vite. J’avais proposé un programme d’urgence, de 1,5 milliard d’euros d’investissement sur 10 ans, partagé entre l’Etat, la Région et les collectivités. Le Bassin minier, ce sont 1,2 million d’habitants, 543 cités minières, 70 000 logements miniers dont plus du tiers sont des « passoires thermiques ». Au rythme actuel des bailleurs, il faudrait 30 ans pour atteindre un état énergétique acceptable des logements !
Il convient d’élargir la conception de la rénovation, passer du logement à la cité et de la cité à la ville. Il faut traiter les espaces publics, les équipements, la diversification de l’habitat, élaborer des stratégies réinsérant les cités dans les villes. Le rapport insiste sur la nécessité de renforcer les centralités, avec un appui spécial de l’Etat et de la Région pour mener plus vite des opérations comme la ZAC des Rives Créatives à Valenciennes, la ZAC Centralité à Lens, et de l’ANAH pour la requalification de l’habitat dégradé des cœurs de ville J’appelais à développer des pôles d’excellence économique – par exemple sur l’énergie et le bâtiment durable, l’image et le numérique culturel, la logistique, les transports. Je proposais une mise en valeur du patrimoine paysager avec la chaîne des parcs et des grands sites miniers (Wallers–Arenberg, Lewarde, le 9-9bis à Oignies, le 11-19 à Loos-en Gohelle et la Cité des Electriciens à Bruay la Bussière). Le Bassin minier présente, dans les cités minières et les centres dégradés, des problématiques similaires à celles des grands ensembles de banlieue : un très faible niveau scolaire des habitants, une majorité de la population vivant sous le seuil de pauvreté, une faible mobilité, un taux de chômage double ou triple par rapport à la moyenne nationale, des indicateurs de santé catastrophiques. Un grand nombre des cités sont confrontées à des difficultés sociales considérables. Or ces cités ne sont que très rarement inscrites au NPNRU ! Mon rapport poussait donc un cri d’alarme, mais la réponse de l’Etat tarde…

En termes d’urbanisme, que faut-il faire sur ces territoires en renaissance pour répondre aux problématiques que vous évoquez ?

D’abord il faut développer une vision stratégique à la bonne échelle et sur le long terme pour ces territoires. Là-dessus, le Valenciennois a de longue date montré l’exemple. Les collectivités doivent se prendre en charge, définir une stratégie, puis choisir des priorités d’actions.
Ensuite, la mobilisation des acteurs locaux dans leur diversité (politiques, de la formation et de la recherche et économiques) est essentielle, à une échelle intercommunale large. Mon rapport évoquait la nécessité d’un « choc de coopération ». Dans des territoires morcelés comme le Bassin minier, les acteurs politiques doivent enfin travailler ensemble et s’ouvrir davantage sur la société civile et le monde économique.
Enfin, il faut impérativement que la solidarité nationale fonctionne. Sans cela, le sentiment de décrochage et d’abandon des populations s’aggravera. Seul un sursaut permettra de redonner aux jeunes du Bassin minier une confiance en l’avenir.

Pour vous, qu’est-ce que l’urbanisme aujourd’hui ? Comment faire la ville, la rendre plus durable, plus humaine et plus dynamique ?

Je pense que la ville est une œuvre collective et que l’urbanisme est éminemment politique. L’urbanisme est transversal, pluridisciplinaire. Pour ma part, je m’efforce de réunir toutes les spécialités, de proposer des choix clairs aux élus, qui puissent être présentés à la population. Il faut écouter les demandes sociales, regarder la géographie, être attentif aux questions de formation, comprendre le jeu des acteurs politiques et économiques pour mobiliser tout le monde et accoucher d’une vision collective de la ville. L’aménagement est une œuvre d’intérêt général, une démarche résolument transversale, qui doit se mener à la bonne échelle territoriale.